> Le Mag > Ecotourisme: entretien avec M. Pascal Languillon, Président de l?Association Francaise d?Ecotourisme Ecotourisme: entretien avec M. Pascal Languillon, Président de l?Association Francaise d?Ecotourisme
Les acteurs du tourisme (les touristes eux-mêmes, mais aussi lindustrie touristique) se questionnent actuellement sur la viabilité du tourisme tel quil se pratique depuis une cinquantaine dannées; non pas sur sa rentabilité financière mais bien sur ses aspects environnementaux, éthiques et culturels. En un sens, ces interrogations sont similaires à celles qui ont pu alimenter la vague des biens de consommation éthiques dans le domaine domestique, le développement des fonds éthiques
dans la haute finance internationale, et les politiques de développement durable à léchelon gouvernemental/intergouvernemental et dans les entreprises.Reste à savoir sil sagit là dune tendance lourde ou dun effet de mode. Lécotourisme est-il destiné à rester une niche touristique qui se limiterait à quelques passionnés et militants occidentaux, ou représente-il un futur possible des pratiques touristiques?
Cest ce que nous avons essayé de savoir en interrogeant M. Pascal Languillon, Président de lAFE (Association Française dEcotourisme).
Be-Noot tient à le remercier davoir pris le temps de répondre à nos questions.
1) Bonjour, pourriez-vous vous présenter et retracer en quelques mots votre parcours (intellectuel, professionnel et associatif)?
Je suis avant tout un amoureux de la nature et des cultures autochtones. Cette passion ma mené à devenir consultant en écotourisme et photographe. Après un parcours universitaire qui ma mené de la biologie à la protection de lenvironnement, et qui sest ponctué par un Master à lUniversité de Auckland en Nouvelle-Zélande, au contact des communautés Maori, jai pu visiter des dizaines de projets décotourisme sur tous les continents dans le cadre de mes activités professionnelles. Je milite aujourdhui pour que lécotourisme prenne du poids dans les politiques de développement territoriales, en France comme à létranger, et cest la raison pour laquelle jai souhaité fonder lAssociation Française dEcotourisme avec dautres personnes fortement engagées dans ce sens.
2) Pourriez-vous définir en quelques lignes le concept d'écotourisme? Quels sont ses objectifs et les moyens d'action de ceux qui essayent de le promouvoir et le défendre?
Le concept décotourisme a plusieurs facettes. Au sein des pays en voie de développement, il sagit avant tout, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, de protéger lenvironnement par le tourisme. En effet, lécotourisme donne une valeur économique à la préservation dun patrimoine menacé, comme par exemple en Amazonie ou dans les grandes réserves Africaines. En prouvant que lécotourisme rapporte plus sur le long terme que la chasse, on a ainsi permis à des populations de gorilles de survivre au Rwanda, en finançant le travail des gardes forestiers. Un arbre vivant vaut plus quun arbre mort, cest également la devise de ceux qui développent lécotourisme au sein de la forêt tropicale
Chez nous, lécotourisme correspond à une nouvelle offre de la part de certains prestataires touristiques qui se tournent vers les énergies renouvelables, le bio, lécoconstruction
Il suffit de sinscrire dans une démarche de préservation du patrimoine de son territoire et de se tourner résolument vers lavenir pour pratiquer lécotourisme en France.
3) L'écotourisme est-il un concept et une pratique pouvant être appliqués dans différents contextes politiques, économiques, et culturels?
Bien sûr. A partir du moment où une zone naturelle a un potentiel touristique, une politique décotourisme peut être mise en place.
4) Que doit faire, aujourd'hui, un touriste qui souhaite voyager selon les normes de l'écotourisme?
Je ne crois pas que lon puisse parler de normes de lécotourisme. Il y a différentes manières de faire de lécotourisme : en apportant son soutien financier à des réserves naturelles par sa visite, en choisissant de séjourner dans un gîte ou un hôtel écologique, en partant avec un voyagiste engagé faire de lécovolontariat
Lécotouriste est un voyageur consciencieux, curieux, qui privilégie la rencontre humaine et la découverte et le respect de la nature, mais ses envies peuvent prendre plusieurs formes.
5) De quelle façon et dans quelle mesure l' "écotouriste" se retrouve-t-il impliqué (en pratique) dans la "préservation de l'environnement et des cultures locales" et "l'amélioration de l'économie locale"? (pour reprendre les termes du site de votre association)
La différence entre lécotouriste et lécovolontaire, cest que le premier se retrouve surtout impliqué par lutilisation qui est faite de son argent, alors que le second participe activement à la construction dun puits, dune école, etc. Lécotouriste est avant tout un vacancier, mais sa visite permet de financer la protection dune zone naturelle, donne de la valeur ajoutée à lartisanat local qui tombe souvent en désuétude, apporte du travail au sein de communautés défavorisées là où il ny en avait pas, etc. Les bénéfices se mesurent directement sur place, et je peux vous dire quils sont souvent très visibles et bien réels. On peut dailleurs parfois être écotouriste sans le savoir, en séjournant dans un écolodge dont une partie des bénéfices sont reversés pour la construction dune école ou dun dispensaire ou à la réhabilitation dun milieu fragile.
6) Dans quelle mesure l'industrie touristique s'intéresse-t-elle à l'écotourisme?
Jusquà présent, lindustrie touristique classique (les gros tours opérateurs) sintéresse relativement peu à lécotourisme, car lécotourisme sadresse de fait à des petits groupes qui généralement fuient les circuits conventionnels. Plus généralement, je répondrai que lindustrie ne sait pas faire de lécotourisme, car cest plutôt un domaine dartisans, de passionnés, qui sinscrivent difficilement dans les logiques de rentabilité des grands groupes touristiques qui gomment lauthentique. Pourtant, il y a un intérêt croissant de la part de certains TO pour ce secteur, car ils y voient une nouvelle niche à conquérir. Ils le font actuellement avec grande maladresse. Ebookers a récemment lancé son offre soi-disant écotouristique, où le voyageur est incité à faire du quad ! Autant dire que je ne pense pas que lindustrie touristique soit encore prête à proposer du vrai écotourisme
Pourtant, lindustrie a un réel intérêt dans le développement de lécotourisme : quand, dans 30 ans, il ny aura plus de neige au Kilimandjaro, que la grande barrière de corail aura disparu, que les Maldives seront sous leau, quel sera lintérêt de voyager ?
7) Quelle est la raison d'être de l'AFE?
Il y a une forte méconnaissance de ce quest lécotourisme en France. Beaucoup le réduisent au tourisme de nature, le confondent avec le tourisme solidaire, ou tout simplement croient que cest du tourisme économique
Notre but est de clarifier le concept, de fournir des exemples concrets au grand public et aux professionnels du tourisme, afin daccroître la part de français qui souhaitent faire la différence grâce au choix de leurs vacances. Il sagit également de permettre aux prestataires touristiques de sengager dans une démarche de développement durable en leur fournissant les outils nécessaires.
8) Les Français sont-ils réellement intéressés par l'écotourisme? Qu'en est-il du développement de l'écotourisme au niveau international?
Il y a un intérêt grandissant pour lécotourisme sur la scène internationale tout comme en France, mais ce tourisme de niche reste pour le moment marginal. Il concerne à peu près 1 % du tourisme mondial. Même dans les pays traditionnellement tournés vers lécotourisme (Costa Rica, Kenya, Australie
), la grande majeure partie des visiteurs qui sy rendent ne connaissent pas le concept. Ils sont certes à la recherche dun contact avec la nature, mais sans forcément choisir les structures les plus appropriées (celles qui participent activement à la protection de la nature). Je pense que très peu de Français pratiquent réellement lécotourisme en connaissance de cause, et cest le rôle de lAFE de rendre ce choix délibéré.
9) Pourriez-vous nous citer des accomplissements concrets dans le domaine de l'écotourisme?
Il existe des centaines dexemples dexpériences réussies dans le monde entier
En voici quelques uns :
- La péniche écologique de Naviratous circule sur le Canal du Midi et fonctionne avec des panneaux solaires. Elle est donc sans bruit, et évite ainsi de libérer 1 tonne de CO2 par an par rapport aux péniches classiques
- Le gîte de Chaumarty aux pieds des Pyrénées est un modèle décoconstruction. Les propriétaires expliquent leur démarche et essayent de répandre lutilisation de leurs techniques.
- Les communautés villageoises de lîle de Mohéli aux Comores se sont réunies autour dun projet de protection des tortues marines quun programme décotourisme permet de financer.
- Les écolodges de la péninsule de Osa au Costa Rica permettent de financer des postes de garde-forestiers supplémentaires au sein du Parc National de Corcovado.
10) Que répondez-vous à ceux qui considèrent que l'écotourisme a ce travers qui est de faire valoir des préoccupations principalement occidentales (d'environnement et de développement à long terme) sur les préoccupations des populations des pays en voie de développement visités (exploitation des ressources naturelles pour survivre au jour le jour)?
Dabord je tiens à vous rappeller que lécotourisme peut également sappliquer chez nous En ce qui concerne les pays en voie de développement, je vous répondrai que lenvironnement y est également laffaire de tous, et surtout des plus démunis. Ils sont les premiers à payer les pots cassés des atteintes environnementales, les premiers à subir les conséquences du réchauffement climatique, de la désertification, de lappauvrissement des ressources..Lidée reçue comme quoi lenvironnement est une préoccupation de pays riches est complètement fausse, car elle oppose léconomie à la nature, alors que sans ressources il ne peut y avoir déconomie Il faut malheureusement réaliser que nous sommes en pleine crise environnementale à léchelle planétaire. Jamais le rythme dextinctions des espèces na été aussi élevé, laccès à leau potable va devenir de plus en plus problématique, nombreux écosystèmes sont gravement dégradés... On ne peut plus rester les bras croisés !
Cest notre rôle daider les populations et surtout les politiques qui les gouvernent à envisager un développement durable., et lécotourisme est lun des outils les plus efficaces de valorisation du patrimoine.
11) En outre, que répondez-vous à ceux qui considèrent l'écotourisme (ainsi que le tourisme solidaire) comme le meilleur moyen que l'industrie touristique dans son ensemble a réussi à "inventer" pour maintenir et faire progresser les flux touristiques mondiaux - provenant majoritairement des pays développés - tout en appaisant la mauvaise conscience des touristes?
Je leur réponds dabord que lindustrie touristique na rien inventé, car elle nest pas un tout mais une somme dinitiatives dispersées De plus, ce nest malheureusement pas lécotourisme qui fait progresser les flux touristiques mondiaux, mais plutôt le tourisme de croisière, le tourisme all-inclusive au Mexique, en Turquie ou au Maroc, le tourisme de luxe Quant à la mauvaise conscience des touristes, elle est tout de même peu répandue : demandez au touriste qui sirote son cocktail dans sa piscine en République Dominicaine si il a mauvaise conscience, sil pense que sa consommation en eau en une semaine équivaut à celle dune famille locale pendant un an ? Je ne pense malheureusement pas que la majorité des touristes se posent des questions dordre éthique. Ils profitent Bien sûr je ne suis pas contre un peu dhédonisme, mais je tiens à dire quil y a quelque chose de bon dans la mauvaise conscience cest justement la prise de conscience, comprendre quil y a un déséquilibre dans nos rapports avec les autres et avec la nature. Ce déclic est le premier pas vers un changement de comportement, et une implication en douceur qui peut se faire par exemple en choisissant des structures écotouristiques... Ne croyez pas pour autant que lécotourisme soit un concept austère : lhédonisme peut très bien se combiner avec un peu de générosité.
12) Qu'il soit écologique ou non, le tourisme n'est-il pas fondamentalement et essentiellement une source de pollution et de dégradation de l'environnement, puisque, notamment, les avions produisent une grande part des gaz polluants? Est-il possible de remédier à ce problème selon vous?
Que le tourisme pollue, certes. Laugmentation du trafic aérien est préoccupante, en effet, surtout en ce qui concerne les vols de courte distance, très énergétivores et facilement remplaçables par des trajets en train. Les pouvoirs publics doivent prendre leurs responsabilités : doit-on vraiment continuer à faire la promotion du low-cost, à construire de nouvelles pistes, à faire voler des avions à moitié vide ? Peut-être quune diminution de la fréquence des vols bien orchestrée induirait une augmentation du remplissage et diminuerait dautant les impacts sur lenvironnement ? Personne na souhaité le changement climatique ni la pollution, mais maintenant que nous connaissons la situation, il est sans doute judicieux de se poser quelques questions et dinfluencer lavenir .
Doit-on pour autant condamner le tourisme dun bloc et prôner que chacun reste chez soi ? Je ne crois pas que cela soit très productif Premièrement, le tourisme est loin dêtre lindustrie la plus polluante, et son orientation vers le développement durable doit saccompagner des mêmes efforts dans les autres secteurs industriels. Il ne faut pas non plus sous-estimer les impacts positifs du tourisme... En particulier, quand il sagit décotourisme, il faut voir que les impacts dus à la pollution aérienne sont souvent plus que compensés par les bénéfices créés sur place.
13) Quel avenir entrevoyez-vous pour l'écotourisme?
Lécotourisme ne peut que se développer. Dans quelle mesure et à quelle vitesse, personne ne le sait. Mais les années allant, la préoccupation écologiste va saccroître, et de plus en plus de gens vont vouloir sengager pour la protection de lenvironnement. En parallèle, lurbanisation augmentant et les espaces vierges reculant, le besoin de contact avec la nature va saccroître considérablement. Cest la raison pour laquelle il est nécessaire de se préparer dès aujourdhui à utiliser des techniques de gestions de flux, de minimisation des impacts, et à sensibiliser les visiteurs sur la fragilité des milieux. Pages du guide en rapport avec cet article
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